Carine Foulon

Carine Foulon est l’autrice de plusieurs textes, entre nouvelles et roman. Son premier roman, Chicago Requiem, est une sorte d’ovni bien difficile à classer si ce n’est en tragi-comédie. À travers cette plume élégante au charme un peu vieillot, Carine Foulon nous transporte dans ces univers avec délice et finesse…

Écrivaine auto-éditée mais également en maison d’édition, dites-nous quelles sont les deux différences majeures entre ces deux modes d’édition.

Je suis assez pessimiste quant à l’avenir de la littérature. Mais j’ai bâti ma vie autour d’elle : je suis professeur de français parce que j’adorais lire, et c’est parce que j’adorais lire que j’ai fini par écrire.
De 2013 à 2016, j’ai signé une vingtaine de contrats d’édition, tous avec de petites maisons d’édition. J’ai fini par considérer que je porte la poisse, puisque la plupart de ces publications n’ont pas duré. Certaines se sont vendues, mais il y a pratiquement toujours eu un clap de fin. Les petites maisons d’édition ferment ou enlèvent de leur catalogue les textes qui ne se vendent plus.
Peut-être faudrait-il envoyer mes textes à de grandes maisons d’édition, mais je ne suis pas sûre non plus que ça durerait, à moins d’une réédition en poche.
En outre, une fois mon roman publié, on m’a souvent parlé de « travail éditorial ». Mais la plupart de mes textes édités n’ont pas été corrigés, le plus souvent parce qu’à part une coquille ou deux, il n’y a presque rien à corriger dans mes nouvelles ou mes textes jeunesse. J’avais lu une critique de Chicago Requiem qui proposait une liste de points qui n’auraient pas résisté, selon l’auteur de cette critique, à une bonne correction éditoriale. J’ai lu cette liste : William n’aurait pas dû s’écrier « Satanée Meredith ! » ou William aurait pu s’abstenir de toute la mise en scène autour de Rose. Mais si un éditeur m’avait demandé de corriger ces détails, j’aurais refusé net et j’aurais préféré ne pas être éditée.
À vrai dire, j’aime être seul maître à bord et tout gérer, que tout soit de moi, du premier au dernier mot. J’ai la chance d’avoir une bonne maîtrise de l’orthographe. Quand j’étais enfant, je ne supportais pas les textes adaptés : je vérifiais que la mention « texte intégral » se trouvait sur le livre. Je voulais lire le texte brut.
J’en suis arrivée à la conclusion que j’aimerais, comme le facteur Cheval : bâtir au fond de mon jardin mon œuvre marginale. Je suis auto-éditée parce qu’infréquentable, complètement à l’écart. Mais je tiens au charme de mon île déserte plus qu’au reste. Comme me l’avait écrit une lectrice, c’est dommage que j’écrive si bien avec un caractère de merde comme le mien. Eh bien soit. Je ne suis pas la première dans ce cas. Mon mémoire de maîtrise portait sur Jean-Jacques Rousseau.

Vous êtes auteur, entre autres, de livres destinés à la jeunesse, pourquoi ce choix de public ? Qu’est-ce que ça vous a apporté ?

Ma fille aînée avait trois ans en 2013. Je lui lisais beaucoup d’albums jeunesse puis je lui ai inventé des histoires. J’en ai envoyé à des maisons d’édition. J’ai ensuite rencontré via Internet des illustrateurs jeunesse et ça m’a beaucoup intéressée et occupée en 2013/2014. J’aimais découvrir leurs illustrations sur leurs sites, travailler avec eux. Ça a pris fin à la naissance de ma seconde fille, en 2015 : à cause d’une maladie orpheline, elle ne peut pas comprendre les histoires qu’on lui lit, et ma fille aînée ayant grandi, j’ai attendu que la passion me revienne, mais tous les textes que j’ai écrits, je les leur ai dédiés.
Mais j’aimais beaucoup les salons du livre jeunesse, plus que les salons du livre pour adultes. Je suis plus à l’aise avec les enfants.

Vous avez écrit des nouvelles, des textes destinés aux enfants, mais également un roman bien plus adulte Chicago Requiem, pourquoi ces divergences dans les genres ? Est-ce difficile de passer d’un genre à l’autre ?

Chicago Requiem est un peu particulier. Je me lasse généralement rapidement au niveau de mes centres d’intérêt. Mais je me suis beaucoup plus attachée à ce roman qu’à mes autres textes. Ça a été une véritable plongée dans mon imaginaire. Depuis que je l’ai écrit, je pense encore chaque jour aux personnages, surtout à William et Susan. Au-delà du texte tel qu’il est paru, mon imagination a toujours brodé, inventé, continué en se posant plein de questions.
J’avais beaucoup plus la main sur mes textes antérieurs. Pour mes Henderson, c’est mon imagination, cette « folle du logis », qui mène la danse, et j’ai souvent l’impression de ne pas parvenir à transcrire ce qu’elle me dicte. Des pans entiers tombent dans l’oubli et je n’écris pas toujours assez bien pour la suivre.

Parlons un peu de Chicago Requiem, une tragédie campée dans les années 20, pourquoi ce choix d’époque ? Est-ce une période qui vous intéresse particulièrement ?

De fait, non. J’aurais pour l’instant du mal à écrire un roman contemporain. J’avais essayé, mais les personnages paraissent exilés à notre époque, un peu comme dans l’Observatoire d’Edward Carey. Ça me viendra peut-être un jour, mais pour l’instant, j’ai une écriture vaguement dix-neuvièmiste et surtout un imaginaire dix-neuvièmiste.
La Première Guerre a marqué un tournant. Le vingtième siècle commence en quelque sorte avec les années folles, cette envie de modernité et ce besoin de renouveau. Mais ce qui m’intéresse dans les années 20, c’est plus le rideau qui tombe que celui qui se lève.
Deux de mes autres romans en cours d’écriture, si je les termine, se déroulent dans le Londres victorien.
Dans Chicago Requiem, William et sa sœur, Meredith, ont passé leur enfance seuls, dans un manoir. Le début du roman la montre en corset et il est écrit dans un chapitre que la journaliste a l’impression que William n’est pas un homme de son temps.
Je viens de relire : « Il avait l’air d’un homme du début du siècle exilé dans les années folles. » C’est vraiment ce que j’ai voulu retranscrire : ils essaient de s’adapter, et Meredith y parvient rapidement à sa sortie de prison, notamment à travers ses tenues, mais tous deux sont des exilés.
Pour Susan, c’est un peu différent : elle n’est d’aucun temps, shakespearienne et fantomatique. Mais les années folles sont justement synonymes d’une recherche de modernité, d’une volonté de rebondir après le traumatisme de la Première Guerre mondiale. J’ai toutefois choisi la période 1921-1923, le tout début des années folles. Je me suis délibérément placée à la fin d’un monde et non au début d’une nouvelle ère, encore que Meredith parle de la modernité incarnée par son milieu, donc par la pègre et la mafia. Mais ça reste à l’horizon : on n’est pas encore dans la période où Al Capone affronte Eliot Ness. Ça a déçu certains lecteurs, mais les Incorruptibles, ce n’est pas avant 1925. Ce sujet ne m’intéressait pas et il a déjà été traité. Ce que je voulais, c’était montrer la fin d’un monde, d’où le « Requiem » du titre.

D’où vous est venue l’idée de cette histoire ? Racontez-nous un peu le processus d’écriture de ce roman.

Je regrette souvent l’effervescence où j’étais au moment de l’écriture de Chicago Requiem. Quand j’ai eu l’agrégation en avril 2015, j’étais enceinte de sept mois, et les deux derniers mois de ma grossesse, j’ai énormément écrit : des poèmes, des fanfictions, des nouvelles, des textes pour enfants. Ensuite, ça n’a pas vraiment cessé. Il me semble avoir commencé l’écriture de Chicago Requiem en octobre 2015, peut-être en novembre, sans savoir où j’allais. De mémoire, il a été relu et corrigé de janvier à avril 2016, avant l’envoi aux maisons d’édition, avec une seule bêta-lectrice. En septembre 2016, j’avais déjà eu quelques « oui » et quelques « peut-être » (le roman avait passé le cap du comité de lecture, mais l’éditeur devait le lire avant de rendre son verdict). La plupart des maisons d’édition qui l’avaient accepté n’existent plus, sauf une.
Je n’avais aucune documentation. J’ai parfois vérifié sur mon téléphone portable telle ou telle date, notamment quant à la vie de Johnny Torrio. Mais globalement, c’est un roman écrit au fil de ma plume, un chapitre par jour. Une partie de moi vivait dans les années 20. Après la publication, je suis sortie de ma grotte pour découvrir le monde de 2016. Depuis 2016, je ne parviens plus à la même immersion. Quand j’écris, je pense aux futurs lecteurs, à la réception, et ça me décourage d’écrire. Au moment où j’écrivais Chicago Requiem, je ne pensais qu’à William, Susan, Meredith et les autres.

Vos personnages sont poussés, complexes, comment travaillez-vous sur le caractère, la personnalité d’un personnage ? Vous inspirez-vous de votre entourage ? Ou d’autres choses ?

Je ne m’inspire pas du tout de mon entourage. Je pense que tout ce que j’ai pu lire ou voir depuis mon enfance nourrit mon imaginaire. Je visualise les scènes. Il m’est même arrivé d’entendre William et Nelly discuter en anglais.
Par ailleurs, même quand je lis un roman, j’aime m’interroger sur ce que les personnages ont pu faire avant ou après les scènes que je lis, de me demander ce qu’ils peuvent penser.

Pour rebondir sur la question précédente, quelles sont vos inspirations pour vos écrits en général ?

Je ne saurais le dire. On retrouve toutefois souvent un schéma récurrent : le personnage masculin à la frontière entre le bien et le mal, romantique, qui cherche à prendre ses distances par rapport à sa famille. Mais enfant, j’aimais déjà imaginer la rédemption des méchants de dessins animés. Dans les romans de la comtesse de Ségur que j’ai lus ensuite, on retrouvait ce thème que j’aimais beaucoup. Je pense vraiment que je suis inspirée par l’ensemble de mes lectures, mais aussi les dessins animés, mangas, films que j’ai pu voir. Je n’ai jamais été fascinée par les héros. Dans un univers de fantasy, mon personnage type serait plutôt le sorcier solitaire qui soudain mettrait tout son art à la sauvegarde du royaume, sans doute une fois tous les héros morts…

Chicago Requiem est un premier tome, pouvez-vous nous dire quand sortira la suite ? Et ce qui se trouvera dedans ?

Ce n’est pas un premier tome. Ça aurait pu. La fin du roman rend possible une suite. Mais le roman que je suis en train d’écrire se passe en même temps que Chicago Requiem en se fondant sur les ellipses : on y retrouve les mêmes personnages, mais il raconte une autre histoire. Les lecteurs qui n’auront pas lu Chicago Requiem ne sauront pas qu’un narrateur a pu écrire de Meredith qu’elle est méchante, parce que dans ce roman en cours d’écriture, elle n’est qu’humaine. J’y emploie le monologue intérieur, en vogue dans les années 20, au lieu du dialogue. Mais ce n’est pas la suite de Chicago Requiem. Il pourra être lu et compris sans l’avoir lu, et si un jour j’écris ce qui se passe ensuite, ça sera la suite de ces deux romanset pas seulement celle de Chicago Requiem.
Il ne s’agit en aucun cas d’une saga avec tome 1, tome 2…
Je veux qu’ils puissent tous être lus et compris indépendamment les uns les autres, comme les volumes de la Comédie humaine et des Rougon-Macquart. J’aimerais parvenir à changer de style et à me renouveler sans cesse d’un roman à l’autre.

Avez-vous des petites manies, techniques quand vous écrivez ? Plutôt dans le jardin, au petit matin ? Ou le soir, à la lueur de votre lampe de bureau ?

Aucune. Le plus souvent, j’écris quand je le peux, quand mes filles sont couchées. Mais une fois plongée dans l’écriture, je peux écrire n’importe où.
Ma seule manie, c’est que j’aime bien griffonner, raturer, me relire dans des cahiers ou sur des feuilles avant de recopier au propre sur l’ordinateur. Mais ce n’est pas systématique. La semaine dernière, j’ai retrouvé sur deux feuilles de classeur le second chapitre d’un de mes romans en cours… que je n’avais jamais recopié au propre depuis 2017…

Pour terminer, je vous laisse décrire Chicago Requiem avec une seule phrase.

Quand je serai bien vieille, le soir, à la chandelle, j’aimerais que cette œuvre de jeunesse me fasse honte par rapport aux romans que j’aurais écrits ensuite.

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